Houses of Tove Jansson

Une peinture à l'huile datant de 1940, Rökande Flicka (La fumeuse), représente, comme son titre l'indique, une jeune femme en train de fumer une cigarette. L’œuvre se focalise sur le haut de son corps : son visage étroit répondant à la finesse de la main, son regard d'une intensité retenue. Elle a pourtant l’air nonchalante : ses yeux sont mi-clos, comme si elle observait une situation ou écoutait une conversation avec une certaine distance. Des tons beiges, dorés et ocre se mêlent pour figurer les couches de sa peau, de son chemisier et de son bracelet, des nuances qui définissent par là même les détails de sa coupe à la garçonne. L’arrière-plan turquoise donne à l’ensemble toute sa profondeur, sans jamais nous détourner de ces yeux qui poursuivent leur objectif insondable.

Tove Jansson n’avait que 26 ans lorsqu’elle a réalisé cet autoportrait. Le tableau a d'abord pris place dans un bureau de tabac du coin, son propriétaire l'ayant acheté pour attirer davantage de clients. Plus tard, cette œuvre est devenue l'une des plus déterminantes de Jansson, à la fois en raison de son motif central - les autoportraits constituant le fil conducteur d’une pratique qui a toujours été obnubilée par le visage humain - et du contexte dans lequel elle a été créée. Quelques années plus tôt, sur le point d’achever cette pièce, Jansson venait tout juste de terminer ses études d'art en Europe - en France, en Suède et en Finlande -, elle commençait peu à peu à exposer ses travaux çà et là et pouvait donc désormais être considérée comme une artiste à part entière. Mais le monde de la jeune peintre était cependant en proie à de fortes turbulences : la Seconde Guerre mondiale venait d'éclater un an plus tôt.

Rökande Flicka (La Fumeuse)
est présentée au sein d’une vaste sélection de peintures, de dessins, d'écrits et d'archives inédites dans l’exposition unique et historique Houses of Tove Jansson. Ce projet explore la carrière protéiforme et prolifique de l'artiste et écrivaine finlandaise (9 août 1914 – 27 juin 2001, Helsinki), célèbre pour être la créatrice des Moumines. Tout en offrant une vue d'ensemble sur la production de Jansson, l’exposition se penche également sur les complexités de cette artiste queer qui s'est efforcée de créer ses propres règles dans un milieu dominé par les logiques masculines, que ce soit avant ou après la Guerre.

Visible du 29 septembre au 29 octobre 2023 à Paris, Houses of Tove Jansson a été conçue et organisée par The Community, en collaboration avec l’estate de Jansson et la société Moomin Characters. Le commissariat repose sur l'ensemble de l'œuvre de l'artiste, avec une sélection de travaux assez large pour intégrer à la fois les dessins et les illustrations de son enfance dans les années 1920 et ses dernières pièces picturales des années 1970, de même que des écrits allant des livres de Moumines jusqu’aux textes de fiction qui ont conclu son entreprise littéraire. Houses of Tove Jansson rassemble aussi de nombreux documents photographiques issus d’archives familiales, en particulier des clichés capturés par son frère dont c’était le métier, Per Olov Jansson. On y retrouve par ailleurs des pièces réalisées par le premier cercle de Jansson, à commencer par Signe Hammarsten Jansson et Tuulikki Pietilä, deux compagnonnes de route maintenant reconnues pour leur propre pratique. L'exposition constitue ainsi une réflexion biographique sur l'œuvre de Tove Jansson grâce à une navigation chronologique au fil des différents chapitres de sa vie.

Houses of Tove Jansson
est également la première rétrospective de la peintre et autrice nordique jamais présentée à Paris, une ville pourtant essentielle dans ses trajectoires créatives comme personnelles. Elle y a en effet passé assez de temps pour qu’on en retrouve l’influence tout au long de sa carrière. Encore étudiante, elle a été largement inspirée par l’École de Paris des années 1930 et, plus largement, par l’effusion de la scène créative de ce qui était alors considéré comme la capitale culturelle du monde. Tove Jansson est ensuite régulièrement revenue dans cette ville qu’elle chérissait, à la fois comme artiste et comme écrivaine, notamment lors de sa résidence à la Cité internationale des arts en 1975.

Ce sont à la fois son écriture puissante, ses merveilleuses peintures et illustrations et son destin chargé d’aventures et d’indépendance qui ont fait de Tove Jansson une source d’inspiration intemporelle pour des lecteur·ice·s et des admirateur·ice·s venu·e·s du monde entier. Son héritage reste aussi crucial pour de nombreuses générations d’artistes. Voilà pourquoi Houses of Tove Jansson associe son travail, pour la première fois dans l’histoire des expositions qui lui ont été consacrées, à des œuvres de la création contemporaine. Carlotta Bailly-Borg, Anne Bourse, Vidya Gastaldon, Elmgreen & Dragset, Ida Ekblad, Emma Kohlmann et Cerith Wyn Evans explorent tous·tes à leur manière la richesse, la complexité et l’hybridité de ce legs - au moyen d’un large éventail de perspectives et de pratiques, via des pièces existantes ou conçues à cette occasion. Ainsi, chaque artiste ausculte et synthétise, plus ou moins directement, ses propres connexions avec les multiples dimensions de Jansson : là où l’un·e a été marqué par l’empreinte littéraire de l’autrice et l’univers unique des Moumines, l’autre choisit plutôt de s’attarder sur son sort, les expériences ou les événements qui ont jalonné son parcours.

Houses of Tove Jansson
se déroule dans une ancienne imprimerie du 11e arrondissement de Paris, dont les différentes parties sont dévolues à la restitution des chapitres de cette vie, en dialogue avec un ensemble d'artistes contemporains. Chaque section, pour ne pas dire chaque pièce, allie des éléments de son existence personnelle à sa production littéraire et plastique, deux éléments inextricablement liés dans son cas. La variété des espaces physiques était si importante pour Tove Jansson qu’elle constituait bien souvent la matrice de sa recherche. Qu'il s'agisse de l'espiègle maison qui s'élève dans le ciel de la vallée des Moumines ou de la solitude de l’île de Klovharun dans le golfe de Finlande, qu'il s'agisse de sa bien-aimée de Paris ou de l’intimité de son atelier du centre d'Helsinki, les lieux ont laissé une trace désormais fondamentale pour qui veut interroger l'œuvre et la vie de Tove Jansson. Mais, à l’inverse, c’est aussi en voyageant par le monde et les époques que l’artiste n’a eu de cesse de transformer et d’influer les sites qu'elle a parcourus. Ce sont justement ces espaces, qu'ils soient imaginaires ou tangibles, qui nous ont principalement orienté·e·s dans nos choix curatoriaux, autrement dit, qui nous ont guidé·e·s dans le périple de cette exposition.

En un sens, on peut dire que cette odyssée a débuté il y a bien fort longtemps. Les Moumines et leur créatrice adorée ont été au cœur de l’enfance de tous·tes celles·ux qui ont grandi dans la Finlande des années 1990. Quand ce n’était pas les exemplaires des Moumines qu’on rapportait à la maison après un passage dans la librairie du quartier, les créatures blanches et joufflues aux faux airs d’hippopotames surgissaient tout de même dans le salon grâce à l’adaptation animée japonaise qui passait à la télévision. Lorsque nous avons commencé à travailler sur cette exposition, il y a maintenant deux ans, la tâche nous est immédiatement parue aussi intimidante que fabuleuse. Intimidante, d’abord, rien qu'en raison du nombre débordant de réalisations de Jansson, si bien qu'il est parfois même difficile de savoir par où commencer pour aborder son œuvre. Mais fabuleuse, évidemment, parce qu’elle donne une excuse pour se replonger dans les aventures de Moumines à l’âge adulte et jusqu’au bout de la nuit. Au cours de ces deux années, nous nous sommes immergé·e·s dans la vie de Tove Jansson, qu’il nous faille explorer des archives - disons plutôt l’œuvre totale - dans son atelier comme sur son île, ou que nous ayions à affronter une tempête capricieuse en plein mois de septembre pour tenter d’atteindre son sanctuaire, à Klovharun, dans le golfe de Finlande.

Le premier livre des Moumines, Småtrollen och den stora översvämningen (Moomin et la grande inondation) est paru en 1945 et s’apparente autant à une fable qu’à un échappatoire dans le contexte guerrier. Alors que nous continuons à habiter les ruines des idéologies du XXe siècle et que nous assistons à la montée en puissance des systèmes fascistes et nationalistes, des inégalités sociales et des périls environnementaux à l’échelle planétaire, il est sans doute plus intéressant que jamais d’examiner la vie et l’œuvre de Jansson d’un point de vue transhistorique. Elle a en effet toujours su aborder la noirceur et les sujets les plus graves - à commencer par la guerre donc - avec un savant mélange d’intimité, d'intelligence et d'humour. Et ce qui continue de nous émouvoir dans son travail encore aujourd’hui a probablement à voir avec l’universalité et l’humanité qu’il recèle mais aussi avec la révolution discrète qu’il prolonge contre l'hétéronormativité, contre les règles et le pouvoir, contre l’autoritarisme et la domination. L’excursion que propose Houses of Tove Jansson nous mène donc vers la radicalité déconcertante de cette autrice de livres pour enfants qui a cherché sans relâche à briser tous les obstacles qui se dressaient sur sa route.

“Chère Jansson-san,

Tu devais t’en aller pour un long et grand voyage, et voilà maintenant plus de six mois que tu es partie.

Je crois que tu es revenue.

Où es-tu allée, ma Jansson-san, et qu'as-tu appris durant ton voyage ?”

– Extrait de Voyager Léger, de Tove Jansson

Tove Jansson a grandi dans une famille où l’art était perçu comme le noyau de la vie, où il était la seule voie qui méritait d’être suivie. Sa mère Signe Hammarsten (1882–1970), suédoise d’origine, était l’une des illustratrices les plus talentueuses de Finlande, ses travaux ornant bon nombre de livres, de magazines et de timbres dans tous les pays nordiques. Et c’est bien dans les bras de sa mère que Tove Jansson a appris à dessiner et s’est procuré ce don créatif. Ham - le surnom qu’on donnait à Signe Hammarsten - a donc été la première et la plus importante des enseignant·e·s de Tove, forgeant entre elles une relation d’une grande proximité qui n’a jamais faibli tout au long de leurs vies respectives.

Il faut d’ailleurs noter que Paris a aussi eu un impact décisif dans la vie des parents de Jansson. En 1910, Signe Hammarsten y a rencontré celui qui allait devenir son époux, Viktor Jansson (1886–1958), alors qu’il·elle·s étudiaient tous·tes deux à l’Académie de la Grande Chaumière, dans le quartier du Montparnasse. Si c’est donc à Paris qu’il·elle·s attendaient la naissance de leur premier enfant, c’est-à-dire Tove, il·elle·s ont ensuite décidé de déménager à Helsinki, où Viktor Jansson s’affirmera bientôt comme un sculpteur établi. Boel Westin dresse un portrait judicieux de cette figure paternelle dans sa biographie de Jansson: “Sa vie s’est vite transformée en une succession de concours, de prix gagnés et de prix perdus, de triomphes et de déceptions.”1 En choisissant de supporter le dévouement professionnel de son mari, Signe Hammarsten s’est en fait trouvée forcée de renoncer à ses propres rêves de carrière artistique pour plutôt se soucier d’assurer à la famille le revenu stable dont elle avait besoin grâce aux illustrations qu’elle effectuait pour différent·e·s client·e·s. Voir les rôles ainsi répartis dans son entourage a profondément marqué le regard que Tove Jansson gardera sur la position des femmes dans la société et l’importance primordiale de la liberté, deux axes vitaux dans le déroulé de carrière et de son existence.


Tove, l’aînée des trois enfants Jansson, a commencé ses études d’art à l’âge de 16 ans à la Technical School de Stockholm avant de les poursuivre un peu plus tard au sein de la Drawing School de la Finnish Art Society, à l’Ateneum, à Helsinki. Elle a aussi été l’élève de plusieurs écoles parisiennes, l’Académie de la Grande Chaumière d’abord, ensuite l’Atelier Adrien Holy, et enfin la prestigieuse École des Beaux-Arts. Les peintures de jeunesse que Jansson réalise à cette époque, notamment celles dont elle vient à bout avant le début de la Seconde Guerre mondiale, brossent souvent des paysages paradisiaques teintés par l’atmosphère aussi magique qu’énigmatique des contes de fées. Parées de couleurs et de contrastes saisissants, ces œuvres flirtent parfois même avec le surréalisme. Sa production d’alors dévoile néanmoins la qualité la plus flagrante de l’artiste : elle était avant tout douée pour raconter des histoires, et sa recherche picturale était à ce titre un moyen de raccorder le quotidien à son imaginaire. Dans les années 1930, alors occupée à finir ses études tout en peaufinant son portfolio, elle décide de voyager à travers l'Europe. Ce qu’elle découvre en Italie, en France et le post-impressionnisme en vogue rebattent les cartes de son travail pour l’instant restreint à la couleur, à la forme et à la lumière, en cantonnant la facette narrative à une zone implicite. La jeune artiste suscite aussitôt de plus en plus d’attentions et reçoit de multiples commandes pour des projets publics et des expositions individuelles, tantôt en tant que peintre tantôt comme une muraliste réputée.

Dans le travail de Jansson, il est à la fois question d’amour et d’amitié, de solitude et de solidarité, mais aussi, plus largement, de la politique et de la société. Le règne du chaos et de la destruction engendré par les années de guerre a été extrêmement difficile à accepter pour cette pacifiste intransigeante. Ces années sont ainsi empreintes d’une inquiétude de chaque instant pour ses ami·e·s, ses amantes et sa famille. Quand le conflit éclate, Tove Jansson avait à peine 25 ans et vivait encore chez ses parents en compagnie de son frère, Per Olov Jansson, appelé à rejoindre le front de temps à autre. La relation qu’elle entretenait avec lui était une épreuve de plus, notamment eu égard à la défiance qu’elle percevait dans le regard qu’il portait sur son style de vie et ses choix - notamment face à sa réticence à s’imaginer mariée ou à épouser une carrière installée. L’une des principales peintures de Jansson datant de cette période, Familjen (Famille) (1942), témoigne de cette dynamique complexe : tous·tes les membres de son entourage y figurent fatigué·e·s, silencieux·ses et oppressé·e·s, tandis qu’elle se tient au centre dans des vêtements assez noirs pour donner l’impression d’une tenue de deuil. C’est le portrait d’une guerre.

Plusieurs thèmes typiques du modernisme, tels que l'autoportrait, la nature morte et les scènes urbaines, reviennent aussi régulièrement dans l'œuvre de Jansson. L'importance des intérieurs et le sentiment d'appartenance demeurent des motifs prégnants dans son travail. Elle a souvent peint des chambres, qu'il s'agisse de son propre atelier ou des hôtels dans lesquels elle séjournait lors de ses voyages. Le moment charnière de la quête identitaire et sexuelle de Jansson advient ainsi au sortir de la guerre, lorsqu'elle s'est enfin trouvée une chambre à elle. Son atelier du centre d'Helsinki, dans lequel elle a résidé et travaillé jusqu'à la fin de sa vie, deviendra l’endroit depuis lequel exister dans le monde. Les conditions y étaient néanmoins difficiles : l'atelier avait été grandement détruit par les bombardements.

Jansson décrit ce premier atelier-logement dans une lettre adressée à sa chère amie Eva Konikoff:

C'est magnifique ici, n'est-ce pas ? Une salle en forme de tour, aussi haute qu'une église, d’environ huit mètres carrés, avec six fenêtres surmontées de petites ouvertures rectangulaires, pareilles à des sourcils, près du plafond. Des tas de mortier et des fissures ici et là, parce que la réparation des dégâts causés par les bombes n'est pas encore finie, et, au milieu de tous ces débris, un chevalet. Une énorme cheminée Art nouveau avec des volutes décoratives et une vieille porte amusante avec ses vitrages rouges et verts.

— Tove Jansson dans une lettre à Eva Konikoff, 1944

Les échanges épistolaires entre Jansson et Konikoff attestent du soin que Tove portait à ce genre de correspondances. Konikoff, photographe russe de confession juive, a longuement fréquenté Jansson dans les mêmes cercles culturels, jusqu'à ce qu'elle soit obligée de fuir vers les États-Unis au déclenchement de la guerre. Après quoi, elles ont échangé près d’une centaine de lettres de 1941 à la fin des années 1960, une archive qui peut aussi être appréhendée comme un journal intime ponctué de dessins occasionnels semblant suivre les mouvements de la conversation. Conséquence de la traduction et du succès international des livres des Moumines, Jansson recevait chaque année autour de 2000 lettres d’admirateur·ice·s des quatre coins du monde, généralement signées par des enfants, auxquelles elle tenait à répondre personnellement. Elle refera plus tard usage de la méthode épistolaire sous une forme fictionnelle, par exemple dans sa nouvelle "Correspondance" (1987), extraite du recueil Voyager Léger, dans laquelle l'autrice échange par ce biais avec une lectrice japonaise nommée Tamiko Atsumi.

Jansson a parfois fait allusion au temps de la guerre en mentionnant des “années perdues”. Pour autant, cette phase paraît avoir été particulièrement productive et inspirante si l’on observe la tournure qu’a alors pris son travail. En parallèle de sa pratique artistique, Jansson gagnait sa vie en effectuant des illustrations pour des livres, des magazines et des cartes postales, dans la lignée de sa mère Ham. Toutes deux ont en effet en commun d’avoir notamment travaillé pour le magazine satirique Garm. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Jansson était leur principale dessinatrice, critiquant ouvertement et sous propre nom les puissances ennemies et les dirigeant·e·s politiques, à commencer par Hitler et Staline. Année après année, elle a ainsi confectionné une centaine de couvertures pour cette revue (sa première datant de 1935) et plus de 500 images et caricatures. Ses contributions pour Garm incarnent un aspect important de l’œuvre de Jansson, non seulement en ce qu’elles lui ont permis de transmettre ses convictions pacifistes et une voix vigoureuse, mais aussi parce que c’est dans ces pages qu’on assiste à l’éclosion de personnages aux silhouettes arrondies, avec leurs embonpoints et leurs allures de rongeurs - comme un prélude des Moumines.

L'idée m'est venue d'un seul coup, comme c'est souvent le cas. (J'entends un petit "clic", et c'est parti.) Avec un Moumine et un lieu, il fallait bien une maison. J'allais la construire de mes propres mains, une maison toute à moi !

Ma première maison des Moumines a vu le jour à une vitesse stupéfiante. Je le devais sans doute à des capacités innées, mais aussi à du talent, à du bon sens et à un goût affirmé. Mais comme il ne faut pas se laisser aller à l'autosatisfaction, je me contenterai de vous donner une simple esquisse du résultat.

C’était une maison plutôt petite, mais aussi haute et élancée que devait l’être une maison des Moumines, agrémentée de plusieurs balcons, d’escaliers et de tourelles. Le hérisson m'a prêté une scie pour découper le motif de pommes de pin sur la balustrade de la véranda.

– Muminpappans bravader. Skrivna av honom själv (Les Exploits de Papa Moumine) (1950)

Les livres des Moumines, une série en douze volumes qui ont été écrits et publiés sur plus de deux décennies (1945–1977), a consacré Tove Jansson comme une autrice de renommée internationale. Sa vie personnelle a souvent nourri et inspiré les thèmes littéraires qu’elle faisait siens, à tel point que les scènes et les personnages avaient tendance à refléter l’intimité de celle qui les inventait. Livre après livre, les sujets et le ton de ces ouvrages ont progressivement évolué - des aventures catastrophiques des premières parutions vers un déploiement accru des errances propres à chaque protagoniste. Trollvinter (Un hiver dans la vallée de Moumine) (1957) peut être analysé comme l’histoire d’une initiation dans laquelle l’autrice introduit aux lecteur·ice·s l’essentielle Too-ticky, un nouveau personnage inspiré par sa compagne, Tuulikki Pietilä (1917–2009). Avant leur rencontre, Jansson avait déjà commencé d’expérimenter son homosexualité en entretenant plusieurs relations lesbiennes pendant et après la guerre, notamment avec la metteuse en scène et directrice de théâtre Vivica Bandler (1917–2004). Tove Jansson avait travaillé avec elle pour la conception de la première pièce des Moumines, Moumine et la Comète, présentée au Théâtre Suédois d’Helsinki en 1949. Cette romance a d’ailleurs nettement influencé les personnages de Thingumy et Bob qu’on retrouve dans Trollkarlens hatt (Le Chapeau du Sorcier) (1948) en train de transporter une valise mystérieuse en discutant secrètement dans leur propre langage.

Une fois devenue mondialement célèbre et saluée pour ses livres des Moumines, Tove Jansson a petit à petit choisi de se tourner vers la littérature générale pour s’essayer à d’autres formats. Bildhuggarens Dotter (La Fille du Sculpteur) (1968) est son premier ouvrage destiné à un public de lecteur·ice·s adultes : porté par le point de vue d’un enfant, il prend la forme d’un réseau de nouvelles relatant son propre souvenir des années passées à grandir dans une ambiance bohème et de ses étés sur des îles. Les derniers ouvrages, Den ärliga bedragaren (L'Honnête Tricheuse) (1982) et Rent Spel (Fair-Play) (1989), confirment chacun à leur manière que sa patte littéraire a fermement changé : le brin de noirceur présent dans ses livres pour enfants par le biais de catastrophes et de menaces concrètes y transparaît dorénavant par l’entremise de stratégies plus complexes.

Nous avons rêvé de ce à quoi pourrait ressembler la maison. Il y aurait quatre fenêtres, une par mur. Au sud-est, nous avons fait de la place pour les grandes tempêtes qui font rage sur l'île ; à l'est, la lune pourrait se refléter dans le lac ; et à l'ouest, il y aurait une paroi rocheuse couverte de mousse et tumeurs. Au nord, il fallait être capable de guetter tout ce qui pouvait arriver, et prendre le temps de s'y habituer.

— Anteckningar från en ö (Notes Insulaires), Tove Jansson et Tuulikki Pietilä, 1996

Les îles, les archipels et la mer ont joué un rôle particulier dans la vie et l'œuvre de Tove Jansson depuis son plus jeune âge. Elle passait ses hivers dans le centre d'Helsinki et ses étés en plein air dans l'archipel du golfe de Finlande. Au milieu des années 1960, Jansson et Pietilä ont construit leur propre maison d'été sur une île nommée Klovharun, qui est vite devenue leur havre de paix, leur donnant accès au calme et à l'intimité dont elles avaient tant besoin. Au printemps, dès que la glace se brisait, le couple quittait la ville et ne revenait dans la capitale qu'en octobre.

La fascination que Jansson éprouvait pour les phénomènes naturels et les changements météorologiques - sans doute inspirée en partie par ses vacances au grand air - a considérablement pesé sur son écriture et ses tableaux. Une large part de génie a tenu à son art de créer un langage à partir des paysages auxquels elle tenait tant : dépeindre la solitude des hivers nordiques et les interminables nuits de fête de l'été, tout en contemplant les formations rocheuses et les plages de sable. Si le registre de ses derniers romans pour adultes a quelque chose de plus paisible envers la nature, les aventures de Moumines montraient une vision plus désastreuse, du fait des dangers qui nous guettent : les comètes qui menacent la planète et le risque d'une sécheresse imminente, autant d’indices qui peuvent aujourd’hui être perçues comme des avertissements du changement climatique.

Le 5 octobre, les oiseaux ont cessé de chanter. Le soleil était si pâle qu'on le voyait à peine, et par-dessus la forêt, la comète était suspendue comme une roue entourée d'un anneau de feu.

Ce jour-là, Snufkin n'a pas joué avec son orgue à bouche. Il était très silencieux et se disait : "Ça fait longtemps que je ne me suis pas senti si déprimé. Disons que d’ordinaire, je me sens triste quand une bonne fête se termine, mais là, c'est différent. C'est horrible quand le soleil s'en va et que la forêt est silencieuse".

— Kometjakten (Une comète au pays de Moumine), Tove Jansson, 1946

Paru en 1972 et désormais considéré comme un classique de la littérature nordique, Sommarboken (Le Livre d’un Été) est celui de ses livres pour adultes qui lui a valu le plus de louanges de la part de la critique comme du public. Réflexion à propos de l'amour, de l'été et de la vie, le récit suit une grand-mère et sa petite-fille dans leurs pérégrinations sur une petite île.

Jansson a gardé l’habitude de passer ses étés sur l’archipel pendant près de trente ans. Celui de 1992 était le dernier qu’elle passait à Klovharun. On raconte que durant l’ultime départ en bateau, elle a veillé à ne jamais se retourner pour ne pas avoir à jeter un dernier coup d’œil à son île. Anteckningar från en ö (Notes Insulaires) (1996) est l’avant-dernier ouvrage de Jansson, déjà âgée de plus 80 ans, avec des illustrations de Tuulikki Pietilä. Dans cet hommage vibrant à l’île, elle écrit :

Et l'été dernier, quelque chose d'impardonnable s'est produit : j'ai commencé à avoir peur de la mer. Les vagues immenses n'étaient plus synonymes d'aventure, mais de crainte et d'inquiétude pour notre bateau et toutes les autres embarcations qui naviguaient par mauvais temps. [...] Nous comprenions alors qu'il était temps de céder notre maison.

Parallèlement à l'exploration de nouveaux genres littéraires, les peintures de Jansson, à partir des années 1950, sont allées s’épurant, se simplifiant. Les natures mortes, les massifs rocheux et les mers déchaînées en étaient des symboles réguliers. L'œuvre va même jusqu’à parfois tendre vers l'abstraction, comme dans sa toile Abstrakt komposition (Composition abstraite), réalisée en 1968. Ces tendances n'ont toutefois pas trouvé de place durable dans sa production, preuve s’il en est que Tove Jansson voulait avant tout partager des histoires.

Sa peinture à l’huile Självporträtt (Autoportrait) de 1975 est l’une des pièces venant conclure Houses of Tove Jansson. Achevé durant sa résidence à la Cité internationale des arts, à Paris, ce tableau trace une boucle complète dans son parcours pictural : après avoir brièvement frisé avec l'abstraction, Jansson revient à la réalisation d'un autoportrait figuratif à l'âge de 61 ans. Il s’agit là de l’un de ses derniers travaux, et probablement de l’une de ses créations les plus puissantes. Comme dans l'œuvre inaugurale Rökande Flicka (La Fumeuse), nous voilà à nouveau confronté·e·s à un portrait en gros plan de l'artiste. Son visage y est pétri de la sérénité que lui confère l'utilisation de coups de pinceau grossiers, façonnant un portrait de la psychologie intérieure de l'artiste dans toute sa maturité.

Dans la nouvelle d’ouverture du recueil Resa med lätt bagage (Voyager Léger) (1987), “Un quatre-vingtième anniversaire”, un couple apparemment jeune et naïf, avec un homme et une femme, est invité à l’anniversaire de la grand-mère de cette dernière. La matriarche de la famille s’avère être une artiste ayant toujours peint les mêmes arbres, qu’importe la mode esthétique en vigueur. Deux des invité·e·s de la fête, des créateur·ice·s qui semblent plutôt dépassé·e·s par leur temps, se mettent alors à donner une leçon de vie et d’art au jeune couple :

"Vous savez, c'était l'époque de l’Informalisme, de partout ; tout le monde était censé peindre de la même manière.” Il m’a regardé sans s’apercevoir que je ne comprenais rien. "L'informalisme signifie, en gros, peindre sans utiliser de formes définies, juste de la couleur. Ce qui s'est passé, c'est que beaucoup de vieux·lles artistes très talentueux·ses se sont caché·e·s dans leur atelier et ont essayé de peindre comme des jeunes gens. Il·elle·s avaient peur d'être démodé·e·s. Certains y sont parvenu·e·s, avec plus ou moins de succès, tandis que d'autres se sont perdu·e·s et n'ont jamais pu retrouver leur chemin. Ta grand-mère s'en est pourtant tenue à son propre style, ce style qui n’a jamais disparu même une fois que tous·tes les autres avaient fait leur temps. Elle était courageuse, ou peut-être têtue". J'ai ajouté, avec prudence : "À moins qu’elle ne puisse peindre qu'à sa manière ?" "Parfaitement", a dit Keke. "Elle n'avait simplement pas le choix.”